"
Nous manquons
de points d'appui,
c'est-à-dire de
journaux intimes ".
Khlebnikov
par Jean-Marie Gleize
L'objet est un cube. Il s'ouvre,
Pascale Baud décide de paginer ses phrases. Décide
de "livrer" son travail de peintre. Un livre donc,
sur la première page duquel je lis ceci: "odeur de
mandarine", et ceci (à angle droit près de
la fente, tandis que tout le reste de la page est vide) : "Livre
d'Heures de la Duchesse de Bourgogne, Adélaïde de
Savoie". Il y en a qui écrivent ça sans savoir,
mine de rien, qui font ça en cachette, en couchette, partout,
dans les trains, dans les gares, partout. Comme s'il y avait
un rapport "pensable" entre Greta Garbo, les Parkings,
Chrétien de Troyes et le portrait de Calas en Médée.
Mais oui ! Ça va, ça vient, ça tire, et,
plus je le suce, plus le bonbon fond. En somme, l'art est un
engin (un enjeu) formidable, "de taille" (crayon),
et c'est bien parce nous ne savons pas de quoi il retourne qu'il
faut y aller, forcer, foncer, s'enfoncer, faire feu dans tous
les coins (de tous bois), etc. Pascale écrit des brouillons.
Je vais trop vite (et comme elle dit : "du calme...")
: Pascale Baud (vit et travaille à Marseille), écrit
au brouillon des bouts de sa vie, des bouts de vie cadrée,
micrographiés, cryptographiés, hiéroglyphés,
qu'elle ponctue de dessins, de riens d'instants de sa vie mis
bout à bout : un livre d'heures, les minutes d'un livre
de bouts de vie, les secondes de ces minutes de bout à
bout de fragments de dessins qui ponctuent les ébauches
des brouillons de cet intime besoin de l'infime jour à
jour. Brouillons et brouilles. Rien ne va plus entre les yeux
et le reste. Ça décolle. Vous croyez avoir des
idées dans la tête et, pourquoi pas, derrière
la tête. Et finalement, vous l'avez dans le dos. C'est
une histoire de rétine. Des paupières battues,
raclées. De fourchette et de fond de pot, en désespoir
de cause. " À la longue, les mots n'ont plus la
même longueur ", oui, à la fin, la poésie
n'en pouvant plus (on sait bien pourquoi, il y a de l'essouflement
dans le manque d'air, ça fait très mal du côté
du rafistolage lyrique, de l'écologie prosodique, et encore
plus mal du côté des ordinateurs), et bien, voilà,
la poésie se tirant, que " quelque chose " revient,
plutôt façon crabe, n'importe comment (rigoureusement
n'importe comment), du côté du JOURNAL (voyez Prigent,
Denis Roche, Lucot, et, aujourd'hui, cette Pascale Baud et ses
pattes de mouche).
Les mots rapetissent, se chevauchent,
éboulent et s'emboulent, déboulent, se pelotent,
s'écorchent, and so on. Noeuds et croix, mémoire
et grimoire. Comme si vous vous étiez rincé l'oeil
à l'eau de javel.
Débrouillez-vous. Et grouillez-vous : " à
la vitesse du train s'ajoute la vitesse du jour déclinant,
la rotation de la terre ". D'emblée, dans ces "
pages bordéliques ", c'est le travail systématique
de l'effacement qui est à l'oeuvre : contrairement à
toute attente, à toute entente (mais l' " art de
la conversation " - et de la conservation - n'est pas le
fort de ceux qui brûlent), le journal n'est pas du tout,
mais alors pas du tout, un grand dépottoir cumulatif-expressif,
de consolidation massive, un gros sac de décharge, c'est
précisément le contraire, le lieu où tout
disparaît, s'estompe, s'écroule, le lieu où
tout lâche.
D'où l'exercice ici, de tous les gestes, mouvements et
faux mouvements, lapsus et traits de langue, qui jouent, rejouent
et déjouent l'absorption : le blanc mange le " reste
"(blanchissement du crayon noir ou de l'encre, raclure,
à fleur de papier), ou c'est le noir (noircissement, rature),
ou ça se gomme, de toutes les façons. La question
est non pas : comment vais-je fixer, décrire ? mais :
compte tenu de la vitesse du train, et de celui qui vient en
sens inverse, et du tain miroitant des vitres, et de ma propre
vitesse mentale, et de la disparition du jour (rotation cosmique)
et, finalement, du tunnel, comment vais-je pouvoir faire "
tenir " tout ce qui fout le camp ? Comment vais-je calculer
la fraction de seconde, la fraction de fraction, où inscrire
ce qui se défait ? " Tentative de cadrage du rien
", c'est ça, depuis Rimbaud (" par l'univers
sans images "), le calendrier perpétuel, le poids
de ce qui s'enlève, mot à mot, peau à peau,
du sang perdu, infiniment, la chute des temps dans nos veines,
et " les 883 espèces qui vont s'éteindre dans
les quinze prochaines années ! ".Pascale Baud signe
sa perte. Librement. Délibérément. En beauté
(oui à ce mot !). C'est sa très grande force. Et
qu'avons nous d'autre à signer ?
Article
à propos du P.B. paru dans le magazine d'art contemporain
MARS n°6 été 85.